Dubois d'Enghien.

Les reliures de
Joseph-François Dubois d'Enghien





   Joseph-François Dubois d'Enghien, né à Bruxelles en 1841, est décédé à Ixelles en 1923. Il commença son apprentissage en 1852 à l'atelier de reliure du Chemin de fer, situé rue du Frontispice et dirigé par le nommé Pluys. En août 1860, cet atelier ayant été dissous, Pluys s'établit à son compte. Dubois d'Enghien continua à travailler chez son premier patron jusqu'à la fin de l'année.
   À partir de ce moment, son livret d'ouvrier fournit les indications suivantes sur ses changements d'ateliers :
   « Sorti le 20 décembre 1860, et je déclare qu'il m'a toujours bien servi, Étienne Pluys. »
   « Entré le 22 décembre 1860, Bruxelles, rue des Douze-Apôtres, L. Claessens. »
   « Quitté le 21 octobre 1865 sans avoir encouru le moindre reproche. Bruxelles, ce 21 octobre 1865. Claessens. »
   « Admis chez moi en qualité d'ouvrier relieur. Bruxelles le 23 octobre 1865. Rue du Poinçon, Émile Bosquet. »
   « Sorti libre de tout engagement. Bruxelles le 25 novembre 1865. Émile Bosquet. »
   « Rentré le 28 novembre. Bruxelles le 4 décembre 1865. Rue des Douze-Apôtres, 19. Claessens. »
   « Sorti libre de tout engagement le 8 mai 1873. Bruxelles ce 8 mai 1873. L. Claessens. Rue des Comédiens, 43. »
   Il fit donc vingt et un ans d'atelier, soit huit ans chez Pluys et treize ans chez Claessens.
   Quant à sa fugue d'un mois chez Bosquet, elle eut lieu à la suite d'une brouille passagère, qui donna lieu au petit incident que voici :
   Un matin, Claessens donna ordre à un demi-ouvrier de laminer une partie de livres. Celui-ci lui fit remarquer que les apprentis étaient en course et qu'il n'avait personne pour tourner au laminoir. Claessens le savait et avait prévu l'objection.
   – Mais Joseph tournera bien, lui dit-il, avec l'intention évidente d'humilier ce dernier vis-à-vis du demi-ouvrier, qui se trouvait plus qualifié que lui pour tourner au volant, pendant que lui-même aurait présenté les battées aux rouleaux de la machine.
   Joseph s'acquitta sans protester de cette besogne de manœuvre, mais l'après-midi, au lieu de rentrer à l'atelier, il alla se présenter chez Bosquet, qui l'accepta d'emblée et chez qui il entra dès le lundi suivant.
   Claessens regretta bientôt son départ, car il lui confiait ses reliures les plus soignées, les restaurations et le lavage. À plusieurs reprises, il lui dépêcha sa femme pour l'engager à rentrer au bercail, lui promettant d'augmenter son salaire.
   Dubois d'Enghien, de son côté, se sentait dépaysé chez Bosquet ; l'atelier était trop grand et trop peuplé. Il se laissa fléchir et retourna chez son ancien patron, qui depuis lors ne lui fit plus tourner au laminoir.
   Son salaire, augmenté, suffisait largement à ses modestes besoins, mais il n'était pas sans connaître de vieux ouvriers, blanchis sous le harnais et dont les capacités de travail déclinaient. Il les voyait en butte aux reproches et aux mauvaises humeurs du patron. Il n'ignorait pas que leur ultime ressource, si Dieu leur prêtait vie, serait d'aller finir leurs jours dans quelque asile public. Il se promit de se soustraire, quant à lui, à un semblable destin et résolut de s'établir.
   Durant plusieurs années il prépara ce grand événement. Après avoir économisé sur son salaire de quoi se procurer les outils les plus indispensables, il chercha et trouva quelques petits clients qu'il servit en travaillant le dimanche et au besoin la nuit, après ses dix à douze heures d'atelier.
   Au début de 1873 sa clientèle s'était accrue de telle sorte qu'il ne parvenait plus à la satisfaire hors d'heures. D'autre part, il avait pu acquérir le matériel qui lui manquait encore pour travailler sérieusement, notamment une grande presse et une cisaille. Il jugea donc le moment venu, remercia son patron, et s'établit à son propre compte.
   À partir de ce moment, il habita successivement 5, rue Rollebeek (1871-1873) ; 12, rue du Saint-Esprit (1873-1875) ; 30, rue de la Vieille-Halle-aux-Blés (1873-1877 ?) ; 36, rue de Venise, à Ixelles (1877 ? -1885), et, enfin, 113 (devenu plus tard 97), rue du Collège, à Ixelles, depuis le 1er septembre 1885 jusqu'à sa mort, survenue le 17 octobre 1923.
   Sa robuste constitution lui permit de travailler à plein rendement jusqu'à un âge très avancé. Ce n'est que vers 1918, après les dures épreuves de la guerre et de l'occupation, que ses forces l'abandonnèrent, et qu'il dut prendre du repos. L'atelier fut alors continué par son fils Hector qui s'associa, le 1er avril 1921, avec Edmond Dooms, doreur sorti tout récemment de chez De Samblanx.
   J. Dubois d'Enghien n'eut jamais un nombreux personnel : six à sept ouvriers et apprentis, au maximum. L'un des premiers ouvriers qu'il eut à son service fut Charles De Samblanx qui travailla chez lui, rue de la Vieille-Halle-aux-Blés de 1873 à 1876 environ, et qui entretenait avec son patron les relations les plus cordiales. C'est ainsi, qu'en décembre 1875, De Samblanx fut parrain de la première enfant de Dubois d'Enghien, et que l'année suivante, le 31 décembre 1876, à l'occasion d'un second baptême, il lui écrivit une aimable lettre que je conserve précieusement et par laquelle il lui annonce l'envoi d'un « petit cadeau » pour sa filleule Émilie-Charlotte et pour sa petite sœur Marie-Louise ; et il termine ainsi : « Pour parler du baptême présent je boirai ce soir aussi un bon verre à la santé de Madame et de la nouvelle naissante (sic) (Louise), mais pas trop car ma mère est malade et demain matin de bonne heure je pars pour Anvers. »
   J'ignore le nom des ouvriers qu'il occupa rue de Venise ; rue du Collège, les principaux furent Gérard Dierinckx, Seebold et Gustave Zoete. Ils faisaient tous trois le corps d'ouvrage et la couvrure pour les reliures ordinaires. Quant aux reliures pleines et aux demi-reliures en maroquin, la parure et la couvrure étaient régulièrement la besogne du patron, qui faisait aussi le lavage et la restauration des textes et des reliures anciennes.
   Parmi ses ouvriers, trois seulement s'établirent : De Samblanx, Zoete, et son propre fils, Hector, qui travailla sous sa direction de 1895 à 1918. Les autres, sauf Seebold, quittèrent la profession de relieur pour d'autres emplois plus lucratifs.
   Il fit dorer d'abord chez Eenhaes, puis ensuite chez Louis Jacobs. Ce dernier fut son fidèle collaborateur depuis 1877 jusqu'en 1918. Il se chargeait, non seulement de l'exécution du décor, mais aussi de sa composition, le tout, bien entendu, selon les directives du relieur.
   Pour les tranches dorées, il s'adressa d'abord à Buis, ouvrier médiocre, puis, à partir de 1900 environ, à J. Rifflart, excellent praticien.
   Bien qu'il eût beaucoup d'amour-propre pour son travail, il n'en tirait nulle vanité ; il travailla souvent pour des confrères qui signaient de leur propre nom. Il exécuta même un jour, pour un relieur hollandais, une reliure monumentale que celui-ci exposa dans son pays et qui lui valut une médaille. C'était un in-plano en plein maroquin, abondamment orné de dorure et de mosaïque. Le volume était de telles dimensions qu'il fallut deux peaux de maroquin pour le couvrir, et que Jacobs, le doreur, dut faire appel, pour le manier et le retourner, à l'aide de sa vieille mère.
   D'ambition modeste, et ne comptant que sur lui-même pour exécuter son travail, il négligea toujours de faire de la réclame, sous quelque forme que ce fût. Il ne signa ses reliures que fort rarement et à la demande expresse du client. Sa signature: Dubois d'Enghien, Rel., lorsqu'elle se rencontre, est imprimée au verso de la première garde du volume. Ce n'est guère qu'à partir de 1910 qu'il en fit plus fréquemment usage pour les reliures soignées, comme celles, par exemple, qu'il exécuta vers cette époque pour M. Raoul Waroqué et qui se trouvent encore actuellement au château de Mariemont. Il exposa très peu. Sur les instances d'Edmond Picard, qui lui faisait relier somptueusement ses œuvres littéraires, il participa cependant aux expositions organisées au Musée du Livre en 1909 et en 1912.
   Il fut le relieur ordinaire du comte de Flandre depuis 1895 environ jusqu'à la mort du Prince qui survint en novembre 1905. Le bibliothécaire, M. Schweisthal, lui offrit de lui faire octroyer un brevet, mais il déclina cet honneur.


Bibliographie :
   - Dubois d'Enghien (Hector), La reliure en Belgique au dix-neuvième siècle, pp. 156-159.



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