De Samblanx.


Les reliures de
Charles-Philippe De Samblanx


    Charles-Philippe De Samblanx (Bruxelles 1855-1943) fit son premier apprentissage chez le relieur Coppens, où il entra à l'âge de onze ans. Il passa bientôt chez Pierre Eenhaes, puis chez J: Dubois d'Enghien, qui l'employa de 1873 à 1876. Au sortir de cet atelier, il alla s'engager chez Josse Schavye ; mais après quelques mois, en 1877, il tenta de s'établir à son compte. Sa tentative ayant échoué, il rentra chez Schavye en qualité de pre­mier ouvrier. Cinq ans plus tard, il s'établit à nouveau, et cette fois définitivement, cela, paraît-il, grâce aux encouragements et à l'aide de l'un de ses premiers clients, le ministre catholique Van den Peereboom. Il alla s'installer rue de Cologne, et les premières reliures qu'il signa portent cette adresse.
   Dès ses débuts, en 1882, il fit la connaissance de Jacques Weckesser, sujet suisse, encore novice dans le métier, mais bon dessinateur et fort zélé pour l'apprentissage de la dorure. En 1883, il épousa une cousine germaine de ce dernier, et devint ainsi le cousin par alliance de Weckesser, avec qui il s'associa.
   De Samblanx demeura cependant seul titulaire de la firme jus­qu'en 1889, date du décès de sa première femme. A partir de cette date, et jusqu'à la fin de l'association, en 1909, les reliures furent signées De Samblanx-Weckesser.
   En 1890, les associés, surnommés les cousins siamois, tant leur union était étroite, avaient déjà signé de concert d'importantes reliures doublées qui avaient passé aux États-Unis d'Amérique. De Samblanx en avait d'ailleurs signé seul, antérieurement, quelques-unes qui avaient suivi le même chemin. L'on peut s'en assurer en parcourant la liste des reliures exposées en 1890-91 au Grolier Club de New-York. Sur neuf reliures exposées, dont plusieurs doublées et mosaïquées, quatre sont signées De Samblanx, et cinq De Samblanx et Weckesser. Après 1909, De Samblanx signe naturellement seul ses reliures ; il les data fréquemment à partir de 1914.

   Vers 1937, il transféra son atelier, de la rue Ducale, 93, où il rési­dait depuis 1892, au 56 de la rue du Marteau, à Saint-Josse-ten-Noode ; et c'est dans cette maison qu'il termina ses jours le 5 décembre 1943.
   Avant son association, il faisait faire la dorure sur cuir au dehors, probablement chez J. Eenhaes, le frère de son ancien patron, peut-être à Paris pour certains travaux exceptionnels.
   Je tiens de tradition orale que le premier doreur qu'il eut chez lui à son service fut un certain André.

   Pendant toute la durée de l'association, c'est à Weckesser qu'incomba la partie ornementale des reliures. Bien que venu tard au métier, Weckesser fit montre d'un réel talent de doreur ; il possédait quelques notions d'archéologie, d'art et de littérature, dessinait agréablement et composait ses décors au goût du jour, avec élégance et ingéniosité.
   De Samblanx, au cours de sa carrière, se constitua un matériel de dorure de premier ordre, particulièrement riche en fers romantiques, tant pour le travail à la main que pour le balancier. Il nous apprend lui-même qu'il s'appropria une partie des fers de Bisez. Quant au matériel des Schavye, il en fit l'acquisition d'abord en détail, au fur et à mesure que Coosemans, successeur de J. Schavye, avait besoin d'argent – besoin fréquent chez lui –, puis, en 1910, à la mort de Coosemans, par l'achat du reste en un lot. On sait que par la suite De Samblanx revendit ce matériel historique à M. Raoul Warocqué, qui le fit exposer en bonne place dans sa bibliothèque du Château de Mariemont. Animé par la louable ambition d'occuper une toute première place dans sa profession, il sut toujours consentir tous les sacrifices nécessaires pour enrichir sa collection de fers et la tenir à jour.
   En marge de son métier de relieur il s'appliquait avec succès à des opérations de librairie ancienne. Doué de flair et d'une excellente mémoire, il avait acquis très tôt de sérieuses connaissances en bibliophilie ; sa compétence en ce qui concerne la reliure ancienne faisait loi. Ses bons clients, tant belges qu'étrangers, le déléguèrent souvent à de grandes ventes de livres, où on le vit parfois porteur de commissions sensationnelles. Il participa à l'élaboration de plusieurs catalogues de ventes célèbres, notamment des bibliothèques Eugène von Wassermann, en 1921, et Hector de Backer, en 1926-1928.
   Patron, il sut toujours tirer de son personnel tout le parti possible. Il savait découvrir les bons éléments et se les attacher. Entre 1907 et 1920 il occupait en moyenne une dizaine d'ouvriers, chiffre qui atteignit parfois la quinzaine.
   Durant son association avec Weckesser, celui-ci se chargeait du dessin des reliures et de la direction des doreurs ; il s'occupait en plus de la comptabilité et en partie des relations avec la clientèle. Bien entendu, quand ces soins nombreux lui laissaient du loisir, il s'appliquait lui-même à la dorure. Il eut sous ses ordres un doreur français nommé Guérin et un bruxellois : André Praet, dit Jef. Edmond Dooms commença son apprentissage de doreur sous sa conduite en 1907, et le poursuivit plus tard sous celle de Van den Heuvel. Les principaux ouvriers relieurs étaient alors Van Kraenenbroek, un ancien de chez Schavye, habile apprêteur et restaurateur, Verlay, dit l'Américain, Dierickx, qui faisait le corps d'ouvrage, puis Seebold qui avait travaillé chez J. Dubois d'Enghien. Il y avait aussi un Français dont j'ignore le nom, lequel, comme Seebold, faisait la couvrure. Plusieurs demi-ouvriers et apprentis complétaient les effectifs, avec Louise De Backer, couseuse et tranchefileuse.
   Après le départ de Weckesser, De Samblanx engagea un nouveau doreur français, Gaston Pilon, et bientôt Van den Heuvel rentra comme premier doreur à l'atelier où il avait déjà travaillé antérieurement. C'est vers la même époque que Jean Rifflart, l'un des fils du doreur sur tranches, fut engagé comme couvreur, emploi qu'il avait occupé chez Claessens. Eugène Hotat avait, lui aussi, fait un stage chez De Samblanx avant de s'établir vers 1890.
   Van den Heuvel, de nationalité hollandaise, avait travaillé en dernier lieu chez P. Claessens. C'était un excellent doreur à la main, sachant à l'occasion se servir très habilement du balancier. Bon nombre des pastiches de reliures romantiques signés De Samblanx, lui doivent l'éclat et l'aplomb de la dorure et la belle exécution des mosaïques.
   Après le départ de Weckesser, De Samblanx fit appel, pour ses dessins de reliures, au talent de sa fille Germaine, aujourd'hui Mme Mollard. Il s'entendait aussi directement avec ses doreurs, surtout pour les reliures de style. Il s'adressait parfois, pour certaines compositions, à des dessinateurs professionnels, entre autres à un Français nommé Graverol, qui lui faisait également des travaux de calligraphie.
   La dorure sur tranches s'exécutait en général chez Rifflart, à Bruxelles ; les tranches dorées sur témoins se faisaient chez Koch, à Paris.
   Lorsque la direction de l'atelier et ses occupations accessoires le lui permettaient, De Samblanx aimait à mettre la main à la besogne. Il se servait avec dextérité de la presse à rogner, il était bon pareur, et couvrait de temps à autre quelque pleine reliure ; il se réservait aussi le lavage. Dans la suite, et jusqu'en 1920, Edmond Dooms, élevé à son école, lui rendit de multiples services : il s'appliquait en particulier à la restauration des reliures anciennes et à la réalisation des pastiches de reliures monastiques.
   De Samblanx, comme tous ses confrères, subit les contre-coups des événements de 1914-1918 et des crises économiques et sociales qui suivirent.
   En 1935 il n'avait plus à demeure dans son atelier de la rue Ducale que Van den Heuvel et le surnommé Jef, vieilli et réduit à l'office de factotum. La reliure proprement dite s'effectuait au dehors, soit chez Verlay, soit chez Georges Dubois d'Enghien, le petit-fils de l'ancien patron de De Samblanx, nouvellement établi à Bruxelles. Bientôt même Van den Heuvel déserta, lui aussi, l'atelier pour s'établir doreur spécialisé.
   Le vieux maître, malgré les infirmités de l'âge, gardait toujours son esprit lucide et alerte. Il avait dûment acquis le droit de se reposer sur ses lauriers. Il avait su conquérir, parmi ses confrères belges, la place prépondérante qu'il ambitionnait. Vivant désormais sur sa réputation, il ne faisait plus guère de reliures importantes qu'à des fins solennelles: adresses à de grands personnages, etc. Sa renommée avait franchi les frontières. Les bibliophiles étrangers s'étaient accoutumés à voir figurer dans les catalogues, à côté des noms de leurs grands relieurs, celui de De Samblanx, et, à l'occasion de l'Exposition Inter-nationale de 1935, le Gouvernement français lui décerna la Croix de la Légion d'honneur.
   Son œuvre, extrêmement abondant et varié, offrait dans tous les genres des spécimens remarquables. Il avait contribué, pour une large part, à maintenir dans notre pays l'art de la reliure au niveau élevé où l'avaient porté nos bons relieurs des périodes romantique et Second Empire.
   Dans le domaine pratique, je veux dire pécuniaire, il avait aussi, selon toute apparence, mieux réussi que la plupart de ses confrères.
   C'est qu'il joignait, à une grande et légitime ambition, l'art de bien conduire ses affaires. C'était un habile homme, qui savait à propos se servir de la parole ou garder le silence. Il avait l'art de conformer son langage et son comportement aux opinions des personnes dont il voulait gagner ou conserver la sympathie.
   Il aimait fort son métier et s'appliqua constamment à en étudier le passé. Il avait, à cet effet, réuni une intéressante collection de reliures anciennes de toutes les époques, et plus spécialement d'origine belge. Il l'exposa, en même temps qu'une abondante collection d'ouvrages consacrés à la reliure, au Musée du Livre en avril 1916, y joignant des commentaires et un beau choix de ses propres œuvres.
   En 1912 il avait fait à la Société des Bibliophiles belges une communication qui fut imprimée dans l'Annuaire de cette société sous le titre Notes sur quelques relieurs du XIXe siècle. Contribution à l'étude de la reliure en Belgique. Le 17 janvier 1915, à l'assemblée générale de la même société, il se fit entendre à nouveau, annonçant cette fois son intention d'écrire une histoire de la reliure en Belgique, projet qu'il ne put malheureusement réaliser. Il terminait sa communication par ces mots : « Pour finir, Messieurs, laissez-moi vous soumettre, avec toute l'émotion d'un cœur patriotique, la reproduction d'un dessin appartenant à M. Hippert, représentant le grand relieur Schavye en défenseur de la patrie sur la place des Martyrs devant la première croix qu'il fit lui-même placer à la mémoire des héros morts pour notre liberté et notre indépendance. »
   En cette même année 1915, aux sombres heures de l'occupation allemande, il organisa, au local de la Société des Bibliophiles, une exposition de portraits et de documents intéressant la famille royale. Cette exposition, très réussie, « suscite un très vif intérêt chez les membres présents qui en emportent, dans les circonstances actuelles, une impression émouvante », déclare le rapporteur, qui termine en louant « l'obligeance de M. De Samblanx, qui est vraiment inépuisable. ».
   Son attitude patriotique durant la grande guerre l'avait introduit plus intimement dans la société de ses clients de marque. Elle le mit en rapport avec de hautes personnalités étrangères. Parmi celles-ci se trouvait M. Brand Withlock, ministre des États-Unis, qui le cita dans ses mémoires et contribua ainsi à faire passer à la postérité le nom du grand relieur bruxellois.
   De Samblanx termina sa longue et glorieuse carrière de relieur d'une façon touchante et exemplaire. Voici en quels termes sa mort me fut relatée par une lettre que m'adressait le 9 décembre 1943, un libraire bruxellois : « Vous aurez sans doute appris la mort de votre confrère De Samblanx. Il s'est brusquement éteint dimanche au cours d'une petite fête que son fils donnait pour célébrer son anniversaire. Il avait en effet atteint l'âge de quatre-vingt-huit ans dimanche. Son fils lui avait acheté un beau livre relié par lui, à la vente que j'ai dirigée samedi. Il paraît qu'il est mort tenant ce livre dans ses mains. C'est en tout cas un des meilleurs relieurs belges qui disparaît, et un brave et sympathique artisan. Il aimait infiniment son métier et s'y consacrait tout entier. »
   Il avait participé avec succès à de nombreuses expositions, tant en Belgique qu'à l'étranger. En 1910, à l'Exposition Internationale de Bruxelles, qui se termina si tragiquement, et où tout son convoi périt dans les flammes, il obtint la plus haute distinction, le Diplôme d'honneur. En Belgique, il fut décoré de l'Ordre de Léopold, dont il était Chevalier; en France il reçut les Palmes académiques et, en 1935, comme nous l'avons dit déjà, il obtint la Croix de Chevalier de la Légion d'honneur.


Bibliographie :
   - Dubois d'Enghien (Hector), La reliure en Belgique au dix-neuvième siècle, pp. 147-152.

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2 commentaires:

  1. Bonsoir,
    Ouvrage intéressant,il me semble.Belle reliure.
    Puis-je een connaître le prix?
    Merçi .Cordialement.
    STEIGNER Claude.

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    Réponses
    1. Bonjour Monsieur,

      Le prix du livre est fixé à 200 euros.
      Vous pourrez lire la description compète en suivant le lien :http://librairieloiseau-lire.blogspot.be/search?q=bazin
      N'hésitez pas à me questionner si vous souhaitez obtenir d'autres informations.
      Bien cordialement

      B. Waterlot.

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